The dark side of creativity : les créatifs sont-ils des gens malhonnêtes ?

Posted on 22 avril 2012

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C’est la question apparemment étrange que se pose Francesca Gino de Harvard Business School et Dan Ariely de la Fuqua School of Business.

Ainsi, pourquoi les gens qui sont créatifs auraient-ils une tendance à la malhonnêteté, à la fourberie ?

S’il existe bien une relation entre la créativité et la malhonnêteté, cela tenderait donc à dire que les critères de valorisation des individus, comme la créativité, la génération d’idées nouvelles, la résolution innovante de problèmes, et qui ont pris une importance considérables aujourd’hui (notamment dans les entreprises, mais pas que…) ne feraient qu’encourager ou du moins favoriser des personnalités foncièrement malhonnêtes ?

Pis encore! Si l’on considère la génération d’idées nouvelles et la résolution de problèmes comme des moteurs de l’innovation, et donc du progrès humain, cela tend à dire que nous plaçons ces individus fourbes comme les moteurs de notre société !

Dans leur working paper, Gino et Ariely font l’hypothèse que les créatifs ont des motivations qui les poussent à penser « outside the box » et que cela les poussent vers des comportements contraire à l’éthique.

Au travers de 4 études et d’une enquête terrain, les auteurs tentent d’établir le lien entre personnalité créative et malhonnêteté.

Pour justifier de leur étude, les auteurs rappellent brièvement les études déjà menées sur la créativité et le processus créatif par d’autres auteurs, qui partent tous du principe que la créativité est bénéfique, et qu’elle n’a que des bons cotés. Et qu’il faut donc le décortiquer pour l’encourager.

A cela, Gina et Ariely supposent qu’il y a peut-être un « coût caché » à la créativité, qui se traduirait par une augmentation de la malhonnêteté chez les individus.

Ils rappellent à ce titre que la culture populaire a forgé son lot de « génie maléfique », au cinéma ( déjà dans Metropolis de Fritz Lang), dans la littérature et même dans les médias (Madoff surnommé « evil genius » dans certains médias), où les « méchants » font souvent preuve d’une grande créativité pour éliminer l’honnête héros courageux ou assouvir leur soif de domination du monde (à noter l’absence de référence à Minus et Cortex, inadmissible pour un papier de la Harvard Business School !).

Ce sont ces exemples qui poussent les auteurs à voir un lien entre créativité et comportement non-éthique…une base un peu légère tout de même, ou qui auraient pu par exemple être agrémentée de faits et de personnages historiques.

Bref, les auteurs supposent que ce lien peut être à double sens : les personnes malhonnêtes seraient plus créatives que les gens honnêtes, et le processus créatif pousserait les individus vers plus de malhonnêteté. Dans cette étude, ils vont comme évoqué plus haut se concentrer à fournir des preuves empiriques sur le lien de causalité entre la créativité (cause) et le comportement malhonnête (conséquence).

Les auteurs expliquent que la créativité est formée de deux composantes :

– La capacité des individus à développer des idées originales et à concevoir des solutions multiples pour répondre à un problème donné (« Divergent Thinking »)

– La capacité des individus à restructurer les connaissances de différentes manières selon les situations variables auquels ils sont confrontés (« Cognitive Flexibility »)

Ce sont ces deux aptitudes qu’ils lient à un comportement malhonnête : le « Divergent Thinking » favoriserait la création de solutions pour mieux contourner les règles morales, et la « Cognitive Flexibility » aiderait les individus à utiliser les informations existantes à leur sauce pour mieux se justifier et expliquer leurs actes immoraux…

En bref, les créatifs seraient fourbes comme les autres voire plus encore, mais au moins, eux sauraient se justifier et trouver les bonnes combines pour se dépatouiller d’une situation peu arrangeante.

Dernière hypothèse de leur part, la créativité permettrait d’atténuer le coté négatif d’un comportement malhonnête, en trouvant justement des justifications pas seulement auprès des autres, mais pour soi-même, afin de conserver l’image positive que l’on a de soi. La créativité permet d’une certaine manière de rationaliser ces comportements malhonnêtes. Cela ressemblerait alors à une stratégie de coping, de défense face au comportement malhonnête que nous pourrions avoir.

Sans rentrer dans le détail des 4 études réalisées et de l’enquête terrain, les auteurs sont tout d’abord parvenus à confirmer les différentes hypothèses qui lient créativité et malhonnêteté, et l’hypothèse que la motivation à penser « outside the box » est positivement liée à une plus grande malhonnêteté et à une meilleure capacité à se justifier d’un acte non-éthique.

Gina et Ariely parviennent alors à contrebalancer l’avis global que la créativité génère en tous points du positif, que ce soit au niveau individuel, organisationnel ou sociétal, en prouvant que la créativité peut aussi avoir des effets négatifs, poussant les individus vers des comportements malhonnêtes. Un « dark side » de la créativité semble donc bien exister, et les deux auteurs nous apportent ainsi la première démonstration empirique mettant en lumière la relation entre ces deux concepts, ouvrant la voie à de futures recherches.

Un autre aspect intéressant de leur étude est d’avoir pris la créativité non pas comme une conséquence, en essayant de déterminer ce qui la bloque ou la favorise, mais en la plaçant comme une variable prédictrice d’un comportement, ce que peu de chercheurs semblent avoir fait auparavant.

Cette étude pose alors la question des conséquences que peuvent avoir la créativité et le thinking « outside the box », et les auteurs montrent que cela ouvre à de nombreuses voies de recherche. Notamment celle-ci : si le processus créatif doit être stimuler dans les organisations, dans les entreprises comme dans les écoles, il serait intéressant de comprendre comment celui-ci peut être favoriser tout en évitant les passages par des solutions « malhonnêtes » et un comportement contraire à l’éthique.

Tout semble être une question de compromis finalement, et c’est à se demander si la malhonnêteté est à combattre à tout prix ? Au prix d’une créativité bridée ? Si une solution nouvelle et originale, bénéfique à celui qui la propose mais AUSSI aux autres, contient sa part de malhonnêteté, on devrait pouvoir vivre avec…

Et pour ceux qui veulent découvrir l’article dans sa globalité, c’est par ici !